Claire VALARCHER, Consultante et Coach au sein du Cabinet ENERGIA nous parle du co-développement professionnel

Le co-développement professionnel et les rapports pensée/langage

« Le simple fait de présenter sa situation, d’exposer un problème ou un projet constitue souvent une étape qui permet des apprentissages importants pour le client ; par cette présentation, celui-ci poursuit le processus d’objectivation de sa pratique, processus qu’il a entrepris en préparant la consultation ; et cette objectivation – se raconter pour se comprendre – est un des mécanismes importants dans cette méthode de développement professionnel. Lorsque le client expose, il présente sa réalité, telle qu’il la perçoit, et il se présente tel qu’il se perçoit. […] Le fait de nommer et de présenter sa réalité l’oblige « à compléter ses phrases dans sa tête » et à aller au bout de ses idées en les précisant. En exposant, il passe à une autre étape du processus de réflexion avec lui-même. […] Lorsque le client expose, il s’expose aussi et il est le premier à s’entendre. Cela peut déjà lui causer des surprises […] Il peut aussi entrer en contact avec de nouvelles émotions. […] Les autres servent de miroir.

Cet extrait du livre de Payette & Champagne (Le groupe de co-développement professionnel) pourrait résumer le sens même du « groupe de co-développement professionnel ». Mieux qu’une définition, ce passage proposerait de mettre en évidence la diversité fonctionnelle du langage et les rapports pensée/langage.

De nombreuses études ont été réalisées sur le langage mais je souhaite pouvoir faire le lien avec les recherches de Vygotski notamment à propos du langage extériorisé et du langage intérieur. Vigotski soutenait que l’enfant parle pour penser ; c’est-à-dire que c’est dans un langage exclusivement social que l’enfant va progressivement apprendre à utiliser le langage pour lui-même, pour sa propre pensée. Sans jamais le citer, il me semble que Payette & Champagne s’appuient sur les travaux de Vigostki pour évoquer le langage comme outil au service du Client.

S’il peut sembler évident d’opposer le langage destiné aux autres au langage destiné à soi-même, les études de Von Kleist montre l’inverse : il pourrait être nécessaire de s’adresser à autrui pour réussir à penser et se penser. Ainsi, le langage extériorisé, destiné ici aux Consultants, permettrait d’être adressé à soi-même. Par l’entremise des Consultants, le Client croyant s’adresser aux autres s’adresserait en réalité à lui-même.

A travers ce langage dirigé vers les autres et vers soi, Payette & Champagne insistent sur la « surprise ». Par cette verbalisation, le Client se laisserait surprendre, se laisserait étonner par ce qu’il dit, par la manière dont il le dit mais aussi par tout ce qu’il ne dit pas (pas su dire, pas voulu dire, pas pu dire, pas penser à dire, …). C’est ici que le rôle des Consultants est précieux : cet échange convoque le langage intérieur du Client dans l’ici et maintenant. Le Client répond aux Consultants, mais il se parle à lui aussi (peut-être même s’écoute-t-il …). Lorsque l’échange prend fin avec les Consultants, il est possible d’imaginer un langage intérieur du Client en ébullition, fait de la voix des autres et fait de sa propre voix.

Payette & Champagne ne semblent pas avoir choisi la parole et le dialogue comme dimensions du langage par hasard. En effet, la parole révélerait la subjectivité de celui qui parle mais révélerait aussi ses émotions. Le dialogue permettrait de considérer qu’il y a de l’autre en soi ; qu’il y a influence mutuelle des uns sur les autres. Comment cet autre (Consultant) va affecter le discours et la manière de penser du Client ?

Enfin, l’observation semble jouer un rôle important. La simple présence des Consultants pourrait impacter ce que le Client dit et pourrait générer des différences dans son comportement (jugement de l’autre dans ma représentation). Pour obtenir une vérité sur soi, il semblerait nécessaire de passer par l’autre.

Le travail en « co-développement professionnel » serait un moyen « d’élargir son rayon d’action, son pouvoir d’agir sur son milieu et sur soi-même. » (Y. Clot) . En revivant l’action, les Consultants servent au Client de ressource et lui permettent alors « ce dédoublement du vécu, revécu pour vivre autre chose. » (Y. Clot). D’ailleurs, selon Y. Clot « prendre conscience ne consiste donc pas à retrouver un passé intact par la pensée mais plutôt à le revivre et à le faire revivre dans l’action présente, pour l’action présente. C’est redécouvrir ce qu’il fut comme une possibilité réalisée parmi d’autres possibilités non réalisées qui n’ont pas cessé d’agir pour autant. » Cette dimension temporelle parait importante : dire au présent une situation vécue (donc de fait passée, même si elle perdure encore aujourd’hui) permet de revivre et retraverser la situation pour se projeter dans le futur et amener le Client à se frayer un chemin vers la transformation.

Les Consultants obtiendraient la représentation subjective que se fait le Client de sa propre situation, de ses propres comportements, etc… L’écart entre ce qui est décrit par le Client et ce qui est effectif n’est pas l’objet du travail ; l’objectif est bien de chercher la manière dont le Client réalise, développe, enrichit et guide l’action. Les Consultants joueraient un rôle de tiers permettant de regarder avec distance et avec un autre point de vue la situation du Client.

Il s’agirait, à travers l’expérience du Client, de parvenir à se détacher de son expérience afin que celle-ci devienne un moyen de faire d’autres expériences et d’apprendre.

« L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées » (Vigotsky)